Régis Debray ” Une journée particulière “.

 

Rendons grâce à la République : les manifestations de la secte littéraire, quoique furtives, sont encore tolérées. Nous étions une petite centaine à commémorer, toutes portes closes, ce samedi 9 décembre, au lycée Henri-IV, à Paris, le dixième anniversaire de la mort du plus grand écrivain français contemporain, Julien Gracq. Ce même jour, à la même heure, près de 1 million de fans, président de la République en tête, rendaient les honneurs devant la Madeleine à la dépouille du plus grand rocker français. Sans céder à la logorrhée des grandes circonstances, tâchons de préciser, le choc des deux cultures aidant, pourquoi cette journée marquera nos annales, tel un point d’inflexion dans la courbe longue d’un changement de civilisation. Elle devrait mériter le manuel d’histoire pour trois raisons majeures.La première : l’éclatante consécration du glissement de la graphosphère à la vidéosphère, enfin parachevée. ” La mort écrit, à sa manière, l’histoire de la littérature “, remarquait Malraux dans L’Homme précaire et la Littérature, son livre posthume. Et, au-delà de la place de l’écrivain dans la cité, les transitions funéraires, deuils et cortèges, révèlent les déplacements de la charge émotive propre à nos différents organes des sens et moyens d’expression.L’image-son domine et englobe le signe d’écriture, comme l’écoute publique la lecture silencieuse, et l’industrie musicale en constante révolution l’artisanat techniquement immobile des lettres (la peinture ne tenant son rang que de et par l’argent). L’inaptitude de l’image à saisir l’homme intérieur nous déporte vers le sensoriel et le sensuel, et au premier plan, vers l’apparence physique des êtres. Elle instaure pour tout créateur symbolique aspirant à la reconnaissance, écrivain inclus, l’obligation, sinon d’être une bête de scène, du moins de crever l’écran. Ce qui exige une physionomie reconnaissable, une gueule, un look, un ton de voix (ou un balbutiement singulier).Le retrait ou l’effacement délibéré, comme pour l’ermite saint Florent, mettrait au piquet pour toujours. Les joies à corps absent (comme on parle du deuil à corps absent en période de guerre), les plus durables, sinon les plus intenses, vont devenir réservées aux mystiques ou aux fous. Si les corps doivent désormais être de la partie pour que l’esprit y soit, les conversations d’outre-tombe nous seront bientôt interdites.La BNF exposait à Henri-IV, sous vitrine, des manuscrits de Gracq. Ce sont les vrais restes d’un écrivain, qui se conservent mieux que les autres. Même s’il est toujours difficile de déceler dans une œuvre les promesses de sa survie, il en ira de même, espérons-le, pour Jean d’Ormesson, mon ami. Mais pour l’heure, les prépondérants ont d’autant plus commerce avec ” le grand écrivain ” – pour une photo ou un selfie à ses côtés – qu’ils en ont moins avec ce qu’ils écrivent.Quand les m’as-tu-lu, déjà, nous font un peu sourire, c’est le-vu-à-la-télé qui fait les tirages et draine les hommages. Avec l’extrémisme de l’actuel suscité par l’info continue, disparaît du même coup le sas du purgatoire. Pour l’inscription au patrimoine, c’est maintenant ou jamais. Plus besoin de passer par ces épaisses couches de silence pour échapper au non-recevoir indifférent qui clôt tôt ou tard le débat, pour décanter l’époque de sa part inévitable d’aveuglement sur elle-même et, ainsi, accéder au double temps de l’art, où une œuvre finit par ajouter à son millésime le temps sans chronologie des jouissances esthétiques.Devrons-nous admettre que la plus belle œuvre d’un créateur soit indexée sur sa personne privée faite légende en temps réel par la vertu du journalisme ? Paul Valéry, qui eut des funérailles nationales en 1945, était un homme sans corps, sans image et sans story-telling, hors chronique. Tout d’un auteur, rien d’un acteur. En quoi le poète du Cimetière marin, lu, recopié et récité, mais rarement vu et entendu, appartenait encore au même écosystème que celui des Misérables, qui mit la France en deuil en 1885.D’Ormesson, qui a dû, ce n’est pas sa faute, beaucoup de son aura à ses yeux bleus, appartient à l’ère suivante, la nôtre, celle qui voit plonger inexorablement les compétences de lecture des écoliers, brûler soixante-dix bibliothèques entre 1996 et 2013, les autres se reconvertir en vidéothèque par prudence. La vidéo et le casque audio, à la différence du livre, c’est sacré, même dans les quartiers.Deuxième titre à l’inventaire : le début officiel de l’américanisation heureuse. On la savait populaire et quotidienne, mais non encore protocolaire et liturgique (bikers, blousons, tatouages, guitares électriques et Saint-Barth). La voilà saluée comme telle par notre chef de l’Etat. En baptisant ” héros ” un remarquable témoin de son temps, soit un émule, voire un clone d’Elvis Presley, en confondant héroïsme et célébrité, notre président marque d’une pierre blanche un déplacement objectif et des mœurs et des esprits.Combattre étant devenu honteux, le héros n’est plus celui qui se sacrifie pour sa patrie ou pour une cause, mais celui qui se fait voir et entendre de tous, devenant milliardaire du même coup. En ajoutant, ce qui n’est pas faux, que ” nous avons tous en nous quelque chose de Johnny Hallyday “, il a franchisé, à travers sa meilleure incarnation, le rêve américain en chair et en os, attestant ainsi qu’un beau destin français suppose désormais ” quelque chose de Tennessee ” en lui, sauf survivances folkloriques ici et là.Ce qui relevait jusqu’ici de la société civile – Las Vegas rythmant les têtes et les corps, ainsi que le chant du monde résorbé dans le rock – portera le sceau de la République. La communication de l’essentiel suspendue à l’ampli et au synthé, pour découvrir les ultimes secrets de l’humain, l’école s’effacera gentiment derrière le studio. La traduction en vernaculaire est admise.Troisième titre, décisif, à des lettres d’or : l’institutionnalisation du show-biz, nouveau corps de l’Etat, sinon le premier d’entre eux. C’est toujours un malheur pour une grande figure de l’écritoire, du forum ou du clergé de mourir en même temps qu’un monstre sacré de la scène ou de l’écran. Ce fut déjà celui de Cocteau, en 1963, éclipsé par la môme Piaf. La différence est que de Gaulle et son gouvernement se sont alors abstenus de paraître à ses obsèques. Ils n’y avaient même pas pensé, bien qu’avec ses chansons de rue et de texte, dans la foulée de Gavroche et d’Aristide Bruant, elle incarnait merveilleusement le pavé de Paris. Elle fut enterrée au Père-Lachaise, sans les honneurs de l’Eglise, refusés.Il y avait alors deux scènes distinctes : la culture dite populaire côtoyait la culture dite cultivée, mais sans se superposer ni se confondre. Cocteau avait ses propres lignes de communication et Piaf, les siennes. ” France-cul ” et RTL. Aucune n’était jugée supérieure à l’autre, mais Les Nouvelles littéraires d’un côté ne mimaient pas France Soir de l’autre. Les Paris Match de l’époque n’ont pas dédoublé leur ” une ” d’un jour sur l’autre, pour attribuer la même surface à la chanteuse et au poète. En revanche, hier, nos deux antidépresseurs nationaux – celui des beaux quartiers et celui de la France pavillonnaire – ont fait couple dans une même accolade médiatique et politique, à un mini-degré prés. Heureuse et nouvelle parité entre deux artistes de genres différents.L’ère numérique tend à promouvoir le tout-en-un, non seulement parce qu’elle code uniformément en binaire l’image et l’écrit, mais parce qu’elle fusionne les publics et les spécialités, en alignant l’échoppe sur l’hypermarché, comme naguère la philosophie sur la nouvelle philosophie. Le Tout-Paris est plus que jamais un curieux front de classe, mais où la fusion du peuple et du public procède par l’alignement du premier sur le second, avec ses mots, ses codes et ses rites.En 1963, le politique ayant assez d’autorité et de prestige par lui-même, il se souciait peu d’aller voler un peu de popularité, par la magie du côte à côte, auprès des stars du moment. C’est le miracle de la vidéosphère – on fait le plein comme on peut – qu’elle permette à un pouvoir réputé être celui des plus riches d’instaurer une communion avec les plus pauvres par le biais des variétés, en squeezant les classes intermédiaires, prise en tenailles entre le Téléthon et la banque, le biker et le DRH.Ce populisme oligarchique – court-circuit rentable -, grossièrement adopté par M. Sarkozy, se poursuit en plus élégant et plus fin, à l’image du régent, mais au prix d’embrassades et de bisous dont on devra payer le prix. Line Renaud, Patrick Bruel, Marion Cotillard devenant des personnages officiels, au même rang et dans le même entre-soi que les élus de la nation, on attend de ces derniers qu’ils deviennent aussi bons sur scène et guest stars que les premiers. A quand la boucle dans l’oreille ? La coupe mulet, après le coupe-papier ? Trump a déjà la banane et les bagues. Toujours vingt ans d’avance sur nous, les crooners de la métropole. Nos deux anciens présidents ont déjà une vedette pour compagne. Un bon début. Et si on hâtait le pas ? Allez, assez de distinction ! Dites-le nous en chantant, Messieurs et -Mesdames les ministres !Certes, nous ne fûmes que cent joyeux clandestins contre un million d’endeuillés. Mais en relisant Le Rivage des Syrtes (1951), une petite phrase nous a mis la puce à l’oreille. Il vient un moment dans l’histoire d’un pays ou d’une civilisation, note l’écrivain au détour d’une page, ” où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l’indistinction “. Un bon expert en postmodernité, le père Gracq.
Le Monde.
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