Ed Ruscha, maître de l'ironie pop américaine.

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Ed Ruscha ressemble à son œuvre. Comme elle, il est précis et sobre. Il ne concède rien à l’exhibitionnisme du succès quoiqu’il soit désormais un artiste historique, auquel le Centre Pompidou a consacré un colloque les 11 et 12  mars. La galerie Gagosian présente un ensemble considérable d’estampes, dessins, photos et livres de Ruscha des années 1960 à aujourd’hui.

Depuis l’exposition que lui avait consacrée le Jeu de Paume en 2006, c’est la première occasion de prendre la mesure de sa capacité de renouvellement, mais plus encore de la subtilité et l’ironie d’une œuvre qui procède plus souvent par ellipses, décalages et effacements que par description littérale, quoiqu’elle ait le monde actuel pour motif. Quant à son rayonnement, il se mesure aux dizaines d’artistes américains et européens qui ont cité, pastiché ou parodié ses livres dans les leurs, lesquels garnissent ici murs et vitrines en compagnie des siens.

Ruscha commence à peindre autour de 1960, étant né à Omaha dans le Nebraska, en  1937, et ayant accompli ses études artistiques à Los Angeles entre 1956 et 1960. Ses premières toiles ont la ville pour motif et il en est de même de ses premiers livres de photographies, Twentysix Gasoline Stations, Every Building on the Sunset Strip ou Thirtyfour Parking Lots. Chacun est un inventaire de stations-service, de façades ou de parkings de Los Angeles, vus de la rue ou d’hélicoptère. Ces livres d’une froide neutralité descriptive sont devenus célèbres –  ce qui amuse rétrospectivement leur auteur. ”  De petits livres, qui ne coûtaient pas cher, c’était vraiment ce dont personne ne voulait. Quand le premier est sorti, j’ai vite compris que, si je pouvais l’offrir aux pompistes, ce n’était pas la peine que je le donne aux intellectuels ou aux poètes. Pour eux, ce ne pouvait être qu’une pose, le truc d’un type qui voulait se faire remarquer.  “ Aujourd’hui, on y voit plutôt une forme de pop. ”  C’est ce qu’on dit… Il faut s’entendre sur le sens du mot. Selon moi, le pop, c’est savoir regarder ce qui a été négligé, dévalorisé, oublié parfois. Des choses auxquelles on n’a trouvé aucun mérite, aucun intérêt.  “

Lieux ordinaires, choses banales  : il les a portés sur des toiles de grand format, comme on dit d’un livre qu’il a été ”  porté à l’écran  “. Difficile de ne pas en parler à celui qui a composé une toile avec le nom ”  Hollywood  “, en majuscules colossales plantées en haut d’une pente. ”  Aller au cinéma, dans ma jeunesse, était un spectacle. De cette peinture qui bouge, je ne savais que faire. Je savais seulement que je ne voulais pas devenir réalisateur.  “

Ce qu’il en a appris lui est apparu plus tard. Dans les films, explique-t-il, pour suggérer un voyage, le réalisateur montre souvent un paysage avec une voie ferrée, une voie ferrée qui paraît n’aller nulle part. ”  Il n’y a rien. Puis un point, qui grossit –  le train. Il grossit jusqu’à occuper entièrement l’écran. D’un point invisible jusqu’à envahir l’image  : c’est une idée très puissante. Je l’ai adoptée dans mon travail.  ” Ainsi explique-t-il les dimensions de ses toiles  : ”  Il faut une grande toile pour que la peinture soit efficace.  “

Ruscha est aussi célèbre pour ses œuvres dans lesquelles apparaissent des mots, des phrases entières ou incomplètes, superposés à des paysages, des objets, un rideau –  ou juste écrites sur un fond.

”  Comment viennent ces mots, ces phrases  ?

–  Je n’ai pas de plan. Je vais à l’atelier, quelque chose arrive et je sens que je peux partir de là. Ce qui ne signifie pas que, quand je commence une œuvre, je ne travaille plus que sur elle, jusqu’à la fin. Il peut y en avoir plusieurs en cours simultanément. Je les laisse, j’y reviens. .

–  Quelque chose arrive, dites-vous. Plus précisément  ?

–  Ce peut être une phrase venue dans le sommeil. Par exemple  : “Those of us who have double-parked” – ceux d’entre nous qui se sont garés en double file – dit sur un ton religieux, celui d’un prêtre. J’ai fait un dessin avec ces mots, dont je ne sais pas comment ils sont venus. Ce peut être aussi le souvenir de choses vues ou lues. Il y a quelque temps, à la radio, j’entends le bulletin météo. Et, au lieu de “puffy clouds” – nuages moutonnants – , j’entends “puppies clouds” – nuages chiots – . Les erreurs, les incompréhensions, tout ce qui rend les choses intrigantes, ça me plaît. Faire une œuvre parfaite, idéalement belle, ce n’est pas mon affaire. Les absurdités, les paradoxes, voilà ce que j’aime expérimenter.  “

” Nuages chiots ” aurait été un bon sujet pour René Magritte. Ou une idée de Tristan Tzara . Quant à la passion pour l’absurde et le paradoxe, elle s’appelle Dada.

”  Déjà du temps de mes études, j’aimais les dadaïstes. Nos enseignants ne nous en parlaient pas comme de modèles à suivre, mais nous savions qu’ils appartenaient à l’histoire de l’art du XXe  siècle. Que c’était une déchirure dans ce que l’on appelle l’art.  ”

Qui dit Dada ne peut manquer de citer Marcel Duchamp. Et, là, surprise, à peine son nom est-il prononcé que Ruscha réplique  : ”  Je l’ai rencontré, vous savez.  “ Suit ce récit.

”  C’était à Pasadena, en  1963. J’étais très ami avec le conservateur du musée, Walter Hopps. C’est même lui qui m’avait convaincu de venir m’installer à Pasadena, parce qu’il m’avait trouvé un immense atelier pour presque rien, 5  000 mètres carrés pour 50  dollars par mois . En  1963, j’y étais quand Hopps a organisé la toute première rétrospective qu’un musée ait faite de Duchamp. Je l’ai rencontré au moment de l’ouverture  : costume-cravate, habillé comme un pasteur, mais avec un gros cigare. Nous avons parlé, mais pas une seule fois d’art. Beaucoup d’artistes étaient venus, des Californiens, mais aussi Andy Warhol et Richard Hamilton. Ce fut un événement majeur. A cette époque, l’expressionnisme abstrait était encore l’art du jour. Et voici Duchamp, qui avait peint six ou sept chefs-d’œuvre et qui, à 35 ans, avait décidé de quitter la peinture. C’était incroyable, inoubliable. Et une leçon valable pour tout le monde.

– Pour vous aussi  ?

– Bien sûr. Plus je suis entré dans Duchamp, plus j’ai compris qu’il voyait le monde à la manière d’un savant et aussi d’un écrivain. Et qu’il était allé voir d’un côté où personne n’était allé. Une part de son mystère tenait aussi à sa manière très dépouillée de vivre. Il a été très lent à être vu et compris. Maintenant, il est universellement respecté, mais il n’est pas nécessairement compris.

–  Duchamp a cessé de peindre, pas vous.

–  Il m’est arrivé d’arrêter. A la fin des années 1960, j’en ai eu assez de la peinture à l’huile, je me suis fatigué de tendre une peau sur une surface. Je me suis mis à renverser du thé, des jus, de la graisse, sur des feuilles, pour voir comment les liquides pénétraient le papier. Je me suis concentré sur ces empreintes. Puis j’ai été à nouveau emporté vers la peinture, à l’acrylique cette fois, alors que je n’en voulais pas auparavant. Mais ces questions de technique ne me passionnent pas. Ce qui compte, c’est de continuer mes investigations. J’entends dire sans cesse que tout a été fait. Je n’y crois pas.Je sais que beaucoup de jeunes artistes très engagés font des choses inhabituelles. Je ne les connais pas bien, mais qu’ils existent donne de l’espoir. Ce monde est vivant.  “

Philippe Dagen